Ce qui m’avait frappé à l’époque de la navette spatiale, puis plus tard durant la guerre du Golfe, ce n’était pas tant l’accident, somme toute banale, ou la guerre hélas recommencée, mais leur représentation simultanée et en direct dans le monde entier, qu’on puisse, en n’importe quel point du globe, voir les mêmes images d’un événement funeste, et que nous soyons tous assis devant cela, comme des paralytiques fascinés par la brutalité immédiate et répétitive d’un cataclysme hors de portée – situation à la fois confortable et terrifiante. 

La force de frappe de ces représentations diffusées en boucle m’avait paru monstrueuse. Quelque chose de terrible, me semblait-il, était en train de se produire pour la première fois, une sorte de machine hypnotique, de leurre planétaire permettant de cibler un nombre incalculable de personnes et d’orienter les pensées vers un seul et même point de vue, venait de se mettre en route et rien ne pouvait l’arrêter ni la contredire. C’était total, unique, incontestable, tellement puissant qu’il ne nous venait même pas à l’esprit d’éteindre le téléviseur : nous voulions voir et revoir à tout prix ce que pourtant nous avions compris dès les premiers instants.

Ça a recommencé le 11 septembre de façon tout aussi terrifiante, dans le roulement de tonnerre des effondrements et cette antenne détachée du ciel tombant droit dans la fumée et la cendre.

La question est donc : qu’avons-nous vu à cette occasion ? S’agissait-il seulement d’avions heurtant des tours jumelles ? De fanatiques dépassés par leur croyance ? De victimes inconnues préférant se précipiter dans le vide plutôt que de subir les flammes de l’enfer humain ? D’une disparition de tours autrefois destinées, entre autre, à prouver la supériorité d’une nation sur le monde ? De feu, de cendres et de terreur ? Et pourquoi étions-nous tout à la fois effondrés et paisibles dans nos fauteuils, alors que l’événement aurait dû nous mettre hors de nous ? Pourquoi les poussières asphyxiantes de l’émotion nous submergeaient-elles