Alice Ferney, Philippe Claudel et Thomas Heams-Ogus sont les invités de ces 261e rencontres de Paroles d’Encre. Sans doute pour ne pas mettre mal à l’aise le moins expérimenté des trois (Alice Ferney ayant déjà participé 6 fois et Philippe Claudel 7 fois), car il est difficile de s’exprimer après deux grands de la littérature contemporaine, c’est à Thomas Heams-Ogus que sont posées les premières questions.

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Thomas Heams-Ogus

Cent Seize Chinois et quelques, Thomas Heams-OgusThomas Heams-Ogus est professeur de biologie à l’INA et peu de choses le prédestinaient a priori à devenir romancier. Mais au hasard d’une lecture, il tombe sur une note de bas de page qui mentionne, dans l’Italie de la Seconde Guerre mondiale, l’internement de « cent-seize chinois et quelques » dans un camp. Cette phrase le hantera suffisamment pour qu’il décide de faire des recherches sur ce fait minuscule d’une guerre qui a ensanglanté la planète. Et il a trouvé peu de choses, ce qu’il attribue à son manque de méthode de travail, n’étant pas historien. Quand on l’écoute, on pense immédiatement que tout simplement, il a trouvé tout ce qu’il y avait à trouver, et que c’était peu.

Comme avec cette matière il n’a pas de quoi écrire un livre historique, il prend le parti d’en faire un roman, et d’explorer ce que pouvaient être les relations des paysans italiens des Abruzzes et de ces Chinois, utilisés pour les travaux des champs, le déblaiement de la neige,… Des Chinois à l’origine marchands, venus en Italie pour faire du commerce et pris aux pièges des mécanismes de la guerre : la Chine entre en guerre contre le Japon, alliée de l’Italie, et les voilà devenus ennemis !

Ces relations iront jusqu’à la conversion d’une quarantaine d’entre eux au catholicisme, geste éminemment symbolique en Italie, en présence d’un non apostolique ! Volonté de la part des Chinois de s’intégrer ? Volonté du pape, en cas de victoire, de les envoyer évangéliser la Chine ? Nul ne sait…

Il nous a lu un extrait qui nous a fait sentir la sensibilité de la langue, la finesse de l’écriture. L’animateur de Paroles d’Encre a mentionné que cela lui rappelait un écrivain très apprécié de l’association : Patrice Pluyette (Un vigile, La traversée du Mozambique par temps calme). Pour un premier roman, c’est un beau compliment.

Une phrase extraite du livre : « La tranquille sauvagerie de l’enfermement rentrait dans l’ordre des choses ».

Cent Seize Chinois et quelques, Thomas Heams-Ogus, Ed. Seuil.

Alice Ferney

Passé sous silence, Alice FerneyArrivant devant une assemblée qu’elle connaît bien puisqu’elle est souvent venue, Alice Ferney lance avec malice « je suis une fonctionnaire du coin » ! Pétulante, voire exubérante, elle prend un plaisir évident à nous parler de son livre.

Ce roman est basé sur l’événement de l’attentat du petit Clamart contre le général de Gaulle, et la demande de grâce formulée par Bastien-Thierry au président de la République, donc le même général, qui finira par la refuser… Frappée par la position de juge et partie du général, Alice Ferney a voulu en savoir plus sur les deux hommes et a passé une année à se documenter avant d’entamer le travail d’écriture qui a également duré un an. Elle n’a pas souhaité faire un travail historique, qui est le rôle des historiens. En cela, sa démarche ressemble à celle de Thomas Heams-Ogus. Elle a voulu apporter une dimension romanesque, en tentant, au-delà du simple récit des faits, d’imaginer ce que ressentent les protagonistes.

Alice Ferney avoue bien volontiers qu’en approchant cette histoire, elle éprouvait une certaine compassion pour le condamné, qui a été fusillé à la suite d’un jugement rendu par un tribunal d’exception considéré comme non constitutionnel, car la France n’était pas en guerre. Mais en apprenant à connaître le général, et les événements d’Algérie auxquels la tentative d’attentat était liée, elle a mieux compris ses positions. Aujourd’hui elle dit qu’il n’y a pas dans ce roman un bon et un méchant.

Les noms ont été changés car il est difficile de manipuler la figure du général de Gaulle encore aujourd’hui, et donc pour permettre aux lecteurs une lecture dépassionnée.

Alice Ferney termine son intervention par cette phrase : « essayer d’écrire quelque chose, ça vous rend plus intelligent ».

L’avis de Paroles d’Encre : « cinquante ans après, l’écrivain donne aux éléments et aux personnages de ce drame une dimension mythologique. »

Passé sous silence, Alice Ferney,  Ed. Actes Sud

Philippe Claudel

L’enquête, Philippe ClaudelPhilippe Claudel commence son intervention par une remarque étonnante : lorsqu’il a fini un livre, il a toujours l’impression que ce n’est pas lui qui l’a écrit. Aux questions qu’on lui pose, il a le sentiment que c’est un autre Philippe Claudel, placé derrière lui, qui répond !

Les points de départs de son livre ont été la lecture d’articles sur des suicides collectifs programmés, puis les événements tragiques de suicides en entreprise de ces dernières années. Il a alors imaginé un enquêteur qui irait dans une ville de province, enquêter dans une entreprise suite à une vague de suicides.

Commençant comme un roman réaliste, influencé par Simenon dans les premières pages (description d’une gare, d’une ville sous la pluie…), le roman évolue peu à peu vers un univers fantastique, presque kafkaïen. Les personnages sont d’ailleurs déshumanisés et n’ont pas de nom. Pour Philippe Claudel, « c’est le roman de quelqu’un qui ne comprend pas ».

Malgré cet univers fantastique, touchant à l’absurde parfois, c’est pour l’auteur un roman réaliste, dans lequel la réalité est juste vue avec un miroir déformant. Il pense que le roman permet d’approcher la réalité d’une autre façon que les sciences exactes (avis que partage Thomas Heams-Ogus, expert en science exacte), car le romancier travaille sur le sensible. Il ajoute « l’exercice de la plus grande liberté, c’est l’exercice littéraire ».

L’enquête, Philippe Claudel, Ed. Stock

Les trois auteurs présents ce soir ont pour point commun d’être des observateurs du réel et du monde, de s’accrocher à un ou des faits, et de tirer dessus comme on tire sur un fil de laine pour détricoter un pull. Après l’avoir patiemment détricoté, ils ont recommencé le processus à l’envers : tricoté un nouveau pull, avec leur regard de romancier, qui travaille sur le sensible et l’humain. Leur enthousiasme à être présent dans ce réel qui nous réserve parfois des surprises a été très communicatif, et ils furent chaleureusement applaudis.

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