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Étiquette : Monde du travail

La cicatrice – Gilles Rochier

La cicatrice – Gilles Rochier

La cicatrice - Gilles RochierÇa continue à gratter, en-dessous, une fois que l’on a compris…

La quatrième de couv :

Qu’est-ce que tu fais ?
Tu vas comprendre. Regarde.
Oui… Quoi ?
Bah !! Tu vois pas là ? La cicatrice.
Si si, je la vois. Et alors ?
Alors… je sais pas. Je sais plus pourquoi j’ai ça.

Mon avis :

Il rentre un soir du travail, pressé de prendre sa douche pour accueillir ses beaux-parents. Et c’est là, pendant qu’il se sèche, qu’il se découvre une cicatrice au torse. Impossible de se rappeler depuis quand elle est là. Impossible de se souvenir comment il s’est fait ça. Pourtant, ce n’est pas une petite cicatrice qu’il a là. Impossible de passer à côté pourtant!

Alors, discrètement, il commence à interroger sa femme. Va voir son père. Sa mère. Son frère. Toute sa famille y passe sans qu’aucun ne puisse lui fournir le moindre souvenir d’une opération ou d’un accident. Même datant de son enfance. Cette trace sur son corps le bouffe. Il y pense sans arrêt alors que justement, il n’a pas le temps en ce moment. Il travaille sur un très gros dossier qui peut mettre en péril la boîte pour laquelle il travaille. Et on lui propose même une promotion… Alors il n’a pas le temps pour ça. Non, vraiment pas…

Sans dévoiler la fin, j’ai refermé ce roman graphique en étant assez perplexe. J’ai cherché s’il y avait une suite à cette histoire (spoiler alert: non, il n’y en a pas…). J’ai été déçue de la chute. Limite à me dire que quand même, il ne se serait pas un peu moqué de nous l’auteur avec son histoire ? Alors je l’ai mise de côté. Bien décidé à oublier ces quelques pages. Et puis… De loin en loin, sans le vouloir, j’y repensais. Ça démange de comprendre cette histoire. Ça gratte sur les entournures. Ça ne laisse pas de répit. Un peu comme une cicatrice en train de guérir. Alors finalement, non, l’auteur de s’est pas moqué de nous. Et cette cicatrice prend tout son sens! Mais ça continue à gratter, en-dessous, une fois que l’on a compris…

Extrait

En extrait, la chouette dédicace faite par Gilles Rochier lors du Livre à Metz.

La cicatrice - Gilles Rochier

Détails :

Auteur : Gilles Rochier
Éditeur : 6 Pieds sous terre
Date de parution : 2014

Trashed – Derf Backderf

Trashed – Derf Backderf

Trashed - Derf BackderfDerf Backderf réussit à analyser tout un pan caché de notre société, tout en nous faisant réfléchir sur notre manière de consommer et donc de jeter. Une vraie réussite !

La quatrième de couv :

A 21 ans, J. B. se retrouve coincé de nouveau chez ses parents, dans un patelin du fin fond de l’Ohio. Il vient d’arrêter la fac et doit absolument trouver un travail pour ne plus avoir sa mère sur le dos en permanence. Suite à une annonce providentielle, il est engagé comme éboueur contractuel et est bientôt rejoint par Mike, un ancien copain de lycée. Ensemble, ils vont découvrir les joies du métier, se confronter aux habitants les plus dérangés de la ville, aux éboueurs de longue date, aux chiens errants et aux sacs poubelles mal fermés. Pendant une longue année, ils devront faire leur tournée quotidienne sous la pluie, la neige ou sous un soleil de plomb, persécutés en permanence par leur chef, l’infâme Will E.

Après Mon ami Dahmer et Punk Rock & Mobile Homes, Derf Backderf change de registre tout en continuant à nous parler des petites villes de banlieue américaines… Librement inspiré de l’année qu’il a passée à travailler en tant qu’éboueur après sa dernière année de lycée, Trashed est à la fois un truculent récit parsemé d’anecdotes hilarantes, un portrait au vitriol de l’american way of life et un document édifiant sur les dommages collatéraux de la société de consommation.

Mon avis :

Le ramassage des poubelles n’est pas forcément le sujet le plus sexy qui soit pour une BD. Pourtant, c’est l’histoire qu’a choisi de nous raconter Derf Backderf. Basé sur sa propre expérience en tant qu’éboueur, il va nous dépeindre les premiers dégoûts devant les poubelles à ramasser, la camaraderie pour supporter les maniaques des poubelles, ceux qui tentent de tricher avec ce qu’ils déposent sur le trottoir ou les mauvaises surprises macabres quand les poubelles craquent avant d’arriver dans la benne. Mais il va aussi nous apprendre comment fonctionnent les décharges, les petits arrangements entre les grands pontes de la ville, les caractéristiques des bennes à ordures ou ce que nos déchets racontent de notre manière de vivre.

Ce n’était pas un pari gagné d’avance, mais Derf Backderf arrive à nous faire rire (même si c’est souvent jaune) avec une histoire de poubelles. Il parvient à rendre le fonctionnement des décharges intéressant, et là encore, c’est un beau tour de force. Au final, il réussit à analyser tout un pan caché de notre société, tout en nous faisant réfléchir sur notre manière de consommer et donc de jeter. Une vraie réussite !

Extrait

Extrait Trashed

Lire un extrait en ligne.

Détails :

Auteur : Derf Backderf
Éditeur : Çà et là
Date de parution : 21/09/2015

Les longs silences – Cécile Portier

Les longs silences – Cécile Portier

Les longs silences – Cécile PortierC’est un mélange subtil et délicat de considérations sur les autres, sur soi, sur le travail qui fait mal, sur la vie qui parfois blesse.

La quatrième de couv :

En février 2014, à la suite d’un burn out, Cécile Portier entre pour trois semaines en clinique psychiatrique. Pendant ce temps de soins, elle éprouve le besoin de noter les sensations qui la traversent, d’écrire ce lieu et ceux qu’elle y rencontre. (…) Cécile Portier enregistre au plus ras de ce qui se passe, du temps qui ne passe pas. Et toujours, ce refus de se laisser enfermer, jusque dans ce qu’on attend d’elle.

Mon avis :

Quelle que soit la raison pour laquelle on entre dans une clinique psychiatrique, c’est une expérience qui laisse des traces. Alors, comme pour prendre du recul par rapport à la situation, Cécile Portier consigne ce qui se passe dans ce grand salon où «tout commence, tout finit, tout continue». Elle livre les heures vides, le sommeil qui parfois fait défaut, les ateliers ou les longs silences plein de bienveillance.

De «celle qui arrive en début d’après-midi, le salon est presque vide, elle en fait le tour, n’arrive pas à choisir quel fauteuil occuper parmi tous ceux vacants, repart» à «celle qui serait prête à croire qu’elle est dans un zoo sans spectateur» ou encore «celle, infirmière, qui s’étonne presque parce que c’est moi qui lui demande comment ça va», elle dresse un portrait de celles et ceux qui se retrouvent là pour un temps ou pour longtemps. Des êtres perdus ou brisés, en attente d’autre chose ou d’un temps qui passe, tout simplement. Mais c’est aussi une réflexion sur cette défaillance qui l’a menée là: «L’interne de soi-même, son propre intérieur, se met parfois à mentir. (…) On dort, on dort beaucoup, pour que dans un premier temps l’intérieur se taise.» Et ce monde du travail qui revient vite au détour d’un atelier ou d’une pensée pour se demander qui y a encore sa place finalement ?

«Je pense au jeu social du dehors. Nous devons obéir aux règles, et ce qu’on nous demande est de plus en plus difficile. Nous sommes mesurés, évalués, nous ne sommes jamais assez performants. Nous devons obéir à des ordres qui se font passer pour l’ordre des choses. Nous échouons. C’était prévu.»

Ce n’est pas un récit du soi. Ce n’est pas non plus un texte à charge contre les cliniques psychiatriques. C’est un mélange subtil et délicat de considérations sur les autres, ses propres failles, sur le travail qui fait mal, sur la vie qui parfois blesse. C’est tout en retenue et pudeur au début, avant de gagner en force et en confiance. Avec cette idée que «nous qui sommes défaillants, nous avons quelque chose à donner».

Extrait

Découvrir un extrait sur le site des éditions Publie.net.

Tous les visages ici sont des visages qu’on pourrait croiser dans le métro, et c’est important d’y penser.

Détails :

Auteur : Cécile Portier
Éditeur : Publie.net
Date de parution : 04/11/2015

Après le silence – Didier Castino

Après le silence – Didier Castino

Après le silence - Didier CastinoUn bel hommage au monde ouvrier et une belle déclaration à un père parti trop tôt…

La quatrième de couv :

«Quand on parle de moi, il y a toujours l’usine. Pas facile de parler d’autre chose.» Dans un monologue destiné au plus jeune de ses fils, Louis Catella se dévoile.
Mouleur syndicaliste aux Fonderies et Aciéries du Midi, il s’épuise dans la fournaise des pièces à produire et le combat militant. Il raconte aussi la famille, l’amour de Rose, le chahut des garçons, les efforts rageurs pour se payer des vacances… Une vie d’ouvrier, pas plus, pas moins. Jusqu’au grand silence du 16 juillet 1974. Louis meurt accidentellement. Et pourtant l’impossible monologue se poursuit, retraçant la vie sans père de ce fils qui n’avait que sept ans au moment du drame. Partagé entre le désir d’échapper à ce fantôme encombrant dont tout le monde tisse l’éloge et la peur de trahir, c’est à lui maintenant de devenir un homme.
Ce roman intense brosse la chronique de la France ouvrière des années 60-70, le récit intime de l’absence, la honte et la fierté mêlées des origines.

Mon avis :

Peut-être que s’il l’avait connu plus longtemps, il n’aurait pas eu besoin de le faire parler. Il n’aurait pas eu à raconter l’usine dès 16 ans, le travail harrassant, les départs en vacances coincés à trois à l’arrière de la 2CV. S’il l’avait connu, il aurait peut-être mieux compris ces luttes de la classe ouvrière, le Parti communiste toujours en fond. S’il avait pu le retenir encore un peu, il n’aurait pas eu à subir le poids de cette figure paternelle présentée comme un exemple: celui sur qui on peut compter, celui qui travaille dur, toujours là pour les autres. Il aurait pu aussi peut-être mieux comprendre cette fierté de faire partie de l’usine, d’être à sa place dans le travail de tous les jours, cette camaraderie forte avec les collègues…

S’il l’avait connu plus longtemps… Mais ce père est mort alors qu’il n’avait que 7 ans. Ecrasé à l’usine par une pièce tombée d’un pont roulant. Petit dernier de la fratrie, il ne comprend pas vraiment sur le moment pourquoi ce père, qu’il avait vu encore le matin, ne rentrera plus ce soir. Alors des années plus tard, il a besoin de lui redonner la parole. Afin d’arriver à s’assumer lui-même. Et d’assumer enfin celui qu’il est devenu.

Après le silence retrace les luttes ouvrières des années 70. Mais il aborde surtout le poids de l’image d’un père disparu trop tôt et les sentiments mêlés de celui qui est né dans un milieu ouvrier: « Je ne suis pas ouvrier et je t’emmerde. Il faut être libre pour prononcer cette phrase, être sûr qu’on peut la dire sans blesser personne, que le père en face, entendant cette saloperie, sourie et comprenne au-delà des mots. Je ne suis pas ouvrier et tu dois être fier. » Un bel hommage au monde ouvrier et une belle déclaration à un père parti trop tôt…

Après le silence

Détails :

Auteur : Didier Castino
Éditeur : Liana Levi
Date de parution : 08/2015

Debout-payé – Gauz

Debout-payé – Gauz

Debout-payé - GauzOn ressort de Debout-payé sonné, amusé, effaré. A découvrir sans attendre !

La quatrième de couv :

Debout-Payé est le roman d’Ossiri, étudiant ivoirien devenu vigile après avoir atterri sans papier en France en 1990.

C’est un chant en l’honneur d’une famille où, de père en fils, on devient vigile à Paris, en l’honneur d’une mère et plus globalement en l’honneur de la communauté africaine à Paris, avec ses travers, ses souffrances et ses différences. C’est aussi l’histoire politique d’un immigré et du regard qu’il porte sur notre pays, à travers l’évolution du métier de vigile depuis les années 1960 — la Françafrique triomphante — à l’après 11-Septembre.

Cette épopée familiale est ponctuée par des interludes : les choses vues et entendues par l’auteur lorsqu’il travaillait comme vigile au Camaïeu de Bastille et au Sephora des Champs-Élysées. Gauz est un fin satiriste, tant à l’endroit des patrons que des client(e)s, avec une fibre sociale et un regard très aigu sur les dérives du monde marchand contemporain, saisies dans ce qu’elles ont de plus anodin — mais aussi de plus universel.

Un portrait drôle, riche et sans concession des sociétés française et africaine, et un témoignage inédit de ce que voient vraiment les vigiles sous leur carapace.

Mon avis :

Tout commence par cette longue file de nouveaux recrues. Leur point commun? Ils sont tous noirs. Congolais, Ivoiriens, Maliens, Guinéens, Béninois ou Sénégalais, ils se sont tous retrouvés pour décrocher un emploi dans les métiers de la sécurité. Parce que, c’est bien connu, «les noirs sont costauds, les noirs sont grands, les noirs sont forts, les noirs sont obéissants, les noirs font peur». Profil parfait donc pour Ossiris, étudiant ivoirien arrivé en France en 1990. Il va décrocher ce poste parmi les Debout-payé, ces boulots où il faut être « debout toute la journée», pour être « payé à la fin du mois».

De ce poste de surveillance, il va en ressortir des instantanés de vie extraordinaires. Chez Sephora ou chez Camaïeu, il observe et décortique notre société de consommation d’un ton incisive et souvent très drôle. Des «Chinois. Avec la quantité énorme d’habits fabriqués au pays de Mao, on peut dire qu’un Chinois dans un magasin de fringues, c’est un retour à l’envoyeur» au «Quitter Dubaï, la ville-centre-commercial, et venir en vacances à Paris pour faire des emplettes aux Champs-Élysées, l’avenue-centre-commercial. Le pétrole fait voyager loin, mais rétrécit l’horizon», il passe aussi, sans concession, aux considérations sur la mode «le motif léopard semble être à la mode chez un grand nombre de femmes. Des millénaires d’évolution pour avoir un pelage de camouflage parfait dans la forêt, aujourd’hui galvaudé pour se faire remarquer le plus possible en ville…». Et pour terminer, cette phrase sans appel «Si elle se répétait aujourd’hui, la prise de la Bastille libérerait des milliers de prisonniers de la consommation»…

Alors oui, il y a cette observation drôle et désabusée de la « faune » parisienne qui mérite un détour. Mais il y aussi l’histoire de cette immigration africaine en France. A partir des histoires des différents protagonistes, il va remonter jusqu’à l’âge de bronze, entre 1960 et 1980, avec la « création » des sans-papiers. Il défile l’histoire africaine en parallèle à celle de la France, les complots et le manque d’argent, d’horizon ici et les lois mises en place pour se protéger ou la crise là. Les chambres en foyers partagées, et toujours menacées de démolition. Puis vient l’âge d’or, entre 1990 et 2000, celui où Ossiris arrive en France, par besoin de prendre l’air, de découvrir par lui-même. Jusqu’à l’âge de plombs et le 11-septembre. Ce jour où « la planète entière vient de plonger dans l’ère de la paranoïa, le temps du tout sécuritaire. A partir de ce jour, le monde n’aura plus le même visage». Et à partir de ce jour-là, ceux qui inspiraient la peur aux potentiels voleurs, ceux qui étaient grand et costauds, vont inspirer à leur tour la peur aux potentiels employeurs…

Le récit est vif, sarcastique, moqueur envers tous, sans distinction de rang ou d’ethnie. Les deux aspects du roman sont habilement entrelacés, dosant à la perfection les piques du vigile d’un côté et le récit de cette immigration africaine. On en ressort sonné (par le rythme fou), amusé (des anecdotes), effaré (de notre société de consommation). A découvrir sans attendre !

Extrait :

Lire un extrait sur le site de la maison d’édition.

Un extrait a été publié dans L’extrait du mardi.

Détails :

Auteur : Gauz
Éditeur : Le nouvel Attila
Date de parution : 08/2014

 

Cet article a également été publié sur Hexagones – L’aventure du nouveau journalisme.