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Étiquette : Rentrée littéraire 2010

Nous étions des êtres vivants – Nathalie Kuperman

Nous étions des êtres vivants – Nathalie Kuperman

Un livre que j’attendais avec beaucoup d’impatience et qui raconte avec beaucoup de justesse les peurs et les trahisons qui peuvent survenir lorsque les gens se sentent pris au piège.

Mais d’où t’es venue l’idée de lire ce livre ?

Je l’ai vu passer, entre autres chez kathel. Et puis, vous devez commencer à le savoir, les livres sur le monde du travail m’intéresse au plus haut point !

La quatrième de couv :

« Cela faisait maintenant une année entière que nous étions à vendre. Nous avions peur de n’intéresser personne, peur du plan social. On attendait le grand jour, le jour des pleurs, des adieux, et peut-être éprouvions-nous quelque plaisir à rendre poignantes, par avance, ces heures où nos vies basculeraient, où nous serions tous dans le même bateau, agrippés les uns aux autres avant de nous quitter pour toujours. Et puis, un jour, alors que nos habitudes avaient repris le dessus et que nous continuions à travailler comme si rien ne devait advenir, on nous a réunis pour nous annoncer qu’un acquéreur potentiel était en pourparlers. Des sourires se sont peints, des grimaces aussi. Nous avions cessé d’y croire. Retourner à l’espoir n’était pas chose simple. »

Ils étaient des êtres vivants, ils se trouvent soudain au bord du néant social. Nathalie Kuperman fait entendre, non sans humour ni colère, leurs voix intérieures, ponctuées en basse continue par le chœur des salariés : un chant de notre époque.

Mon avis :

Quand ça fait un an qu’on a peur pour son travail, la venue d’un repreneur apparaît comme une chance. On pense que finalement, tout devrait s’arranger. Surtout quand les représentants du personnel sont là pour s’assurer que toutes les conditions sont remplies pour que chacun garde sa place. Mais une société qui est à vendre l’est souvent car pas rentable ou plus assez rentable. Alors quand le repreneur est un financier avant tout et non un homme du métier, on se doute qu’il ne vient pas pour maintenir les choses en l’état.

Et, bien sûr, les choses vont changer et les employés vont s’en rendre compte très vite. Et c’est dans ce moment-là, ceux où on sent que les choses commencent à basculer, que les caractères se révèlent, que les clans se créent, que les langues se délient. Très vite, il va y avoir ceux qui vont tout faire pour se mettre en avant ; ceux qui refusent le changement, mais qui sont prêts à vendre père et mère lorsqu’une opportunité se présente ; ceux qui attendent, confiant encore en l’être humain et certains que les choses vont se passer pour le mieux ; ceux, aussi, qui finalement ne comprennent plus le monde inhumain de l’entreprise…

En trois parties, Menace, Dérèglement, Trahison, représentant les différentes étapes de ce rachat, Nathalie Kuperman dresse, avec beaucoup de justesse, les portraits de ces hommes et de ces femmes. La situation est vue à travers les yeux de six personnages, chacun représentant l’archétype du comportement que l’on peut retrouver en pareil cataclysme. Le tout est rythmé par le chœur des employés, exprimant tour à tour l’espoir, le désespoir, la peur, le renoncement, la révolte… Seul le repreneur n’aura jamais le droit à sa propre voix, relégué au rang de figure qui n’apparaît que dans les récits des autres. Celui dont tout le monde parle, tant il est celui qui va bouleverser leur vie, mais qui n’a pas le droit à la parole, car « sa force à lui, c’est qu’il s’endort sans penser à nous. » Nous étions des êtres vivants, mais le monde de l’entreprise finit parfois par l’oublier…

Extraits :

Nous ne pouvions plus rien faire de nos jambes, de nos mains, de nos cerveaux. Nous avancions en tâtonnant, et la présence de celui qui était devant rassurait celui qui le suivait. Nous voulions profiter le plus longtemps possible d’être un groupe, une entité, un ensemble. Nous ignorions encore la douleur d’être seul devant les questionnaires du pôle emploi, à devoir prouver que nous recherchions un travail d’une façon hardie. Nous allions vite devenir coupables de n’avoir pas su conserver notre poste. Nous devrions expliquer à nos amis comment notre société avait été condamnée du jour où elle avait été vendue. Les gens feraient mine de comprendre ; en ce moment, c’est partout pareil… Et pourtant, non, ce n’est pas partout pareil. C’est partout singulier, c’est partout une seule personne à la fois qui soudain perd pied, hallucine, voudrait que ce soit un rêve, mais, par pitié, pas elle, oh non, pas elle. Partout c’est elle, qui espérait une récompense parce qu’elle s’était tenue bien sage, avait fait tout ce qu’elle pouvait, avait mis des bouchées doubles comme on le lui avait demandé (ah, les bouchées doubles !), toléré les humiliations et accepté d’humilier à son tour pour sauver une place qu’elle a de toute façon perdue.

Détails :

Auteur : Nathalie Kuperman
Editeur : Gallimard
Date de parution : 02/09/2010
203 pages

Jardin d’hiver – Thierry Dancourt

Jardin d’hiver – Thierry Dancourt

Une histoire entre passé et présent, bercé par une douce mélodie, dans le climat « doux et tonique » de Royan, avec de belles rencontres à la clé.

Mais d’où t’es venue l’idée de lire ce livre ?

Encore un prêt. Et encore un livre de cette rentrée littéraire

La quatrième de couv :

Une station balnéaire de la côte atlantique, en hiver. Pascal Labarthe, le narrateur, arrive un soir de brume, par l’autocar. Il s’installe à l’Océanic, à Royan, dont il est le seul client avec Serge Castel, un VRP en mal de clientèle : Marsac, le patron de l’hôtel, s’apprête à prendre sa retraite.

Jardin d’hiver tisse, entre les berges de la Seine et les rives de l’Atlantique, les fils ténus, presque invisibles, d’une intrigue où dialoguent histoire d’amour et histoire tout court, où, le temps d’un hiver, s’entrelacent finement un présent traversé de personnages singuliers et un passé hanté par la figure d’une jeune femme aimée. Peuplé de lieux à l’abandon auxquels la mémoire se raccroche, ce roman est celui d’un amour perdu, jamais oublié…

Mon avis :

Pascal arrive à Royan par le bus. Un peu par hasard, il arrive dans un hôtel sur le point de mettre la clé sous la porte, l’Océanic. Il va se lier d’amitié avec Serge, un commercial qui habite presque continuellement dans cet hôtel, même si les débuts entre ces deux-là ne vont pas être faciles… Ce que Pascal vient faire à Royan n’est pas très clair au début. Tout au plus sait-on qu’il amasse des informations dans le but d’en faire ensuite des articles ou des reportages. Et puis, tout doucement, il se livre : il a un rendez-vous à Royan. Un rendez-vous avec le passé.

Quelques années plus tôt, en effet, il avait rencontré Helen à Paris. Jeune étudiant, il avait alors passé de merveilleuses semaines avec cette anglaise mariée et née en France. Elle était là pour son travail et lui l’attendait, en collectant déjà des informations dans le but de monter des reportages. Un jour, elle a dû repartir, mais il ne l’a jamais oublié. La seule image qu’il garde est celle d’une maison sur pilotis, avec des volets en couleur et une piscine d’une forme un peu particulière. Et que celle-ci se trouve à Royan. Son enquête commence, mais ce n’est pas forcément Helen qu’il retrouvera au bout du chemin.

Mêlant faits historiques sur la ville, le passé et présent de Pascal, l’histoire de Serge, ce roman nous fait découvrir des personnages attachants et est rythmé d’une petite mélodie douce. On se laisse assez vite prendre par l’ambiance de Royan, par « le climat à la fois doux et tonique » et on a envie de terminer l’après-midi dans le square Kennedy, avec Pascal et ses nouveaux amis, même sous la pluie.

Extraits :

Lire un extrait sur le site des éditions de La Table Ronde.

Détails :

Auteur : Thierry Dancourt
Editeur : La Table Ronde
Date de parution : 19/08/2010
168 pages

En un monde parfait – Laura Kasischke

En un monde parfait – Laura Kasischke

Une histoire qui commence comme un roman à l’eau de rose : ils étaient beaux, se marièrent… mais la ressemblance s’arrête là. Ensuite viennent les problèmes écologiques, la critique sous-jacente des États-Unis et une histoire qui dérape.

Mais d’où t’es venue l’idée de lire ce livre ?

Encore un prêt. On va donc mixer pendant quelques jours les livres numériques et les livres qu’on m’a prêtés, afin de pouvoir les rendre au plus vite. Merci en tout cas pour les prêts !

La quatrième de couv :

Jiselle, trentenaire et toujours célibataire, croit vivre un véritable conte de fées lorsque Mark Dorn, un superbe pilote veuf et père de trois enfants, la demande en mariage. Sa proposition paraît tellement idyllique qu’elle accepte aussitôt, quittant les tracasseries de sa vie d’hôtesse de l’air pour celle, a priori plus apaisante, de femme au foyer. C’est compter sans les absences répétées de Mark, les perpétuelles récriminations des enfants et la mystérieuse épidémie qui frappe les États-Unis, lui donnant des allures de pays en état de guerre. Tandis que les événements s’accélèrent autour d’elle, l’existence de Jiselle prend un tour dramatique, l’obligeant à puiser dans ses ressources pour affronter cette situation inédite…

Mon avis :

Jiselle a été demoiselle d’honneur un nombre incalculable de fois. A plus de trente ans, sa mère, ses amies, ses collègues, tous lui mettent la pression pour qu’enfin elle se marie à son tour. Et pourtant, ce n’est pas forcement facile de trouver quelqu’un quand on est toujours dans un avion, à supporter les passagers insatisfaits. Alors quand Mark Dorn, le plus beau pilote de la compagnie, lui propose le mariage, elle ne réfléchit pas très longtemps. Pourtant, ça ne fait que deux mois qu’ils sont ensemble. Sa mère tente bien de lui faire doucement comprendre qu’il ne cherche peut-être qu’une mère pour ses enfants, lui qui enchaîne les aventures et a déjà usé un nombre impressionnant de gouvernantes. Mais, bien sûr, elle ne veut rien entendre et épouse son prince charmant.

Mais bien vite, ces problèmes deviennent secondaires. La grippe de Phoenix se répand et commence à faire des victimes. Partout, sur le sol des États-Unis, elle tue, sans discernement, les riches, les pauvres, les malades et les biens-portants. Elle tue même les célébrités, avec Britney Spears en tête ! Alors très vite, Mark se retrouve à l’autre bout du monde, en Allemagne, coincé en quarantaine. Mais une quarantaine qui va se transformer en mois. Pendant ce temps-là, Jiselle doit cohabiter avec ses beaux-enfants, pas franchement emballés, mais gérer aussi les coupures d’électricités, de plus en plus longues, les pénuries, les phénomènes naturels qui reprennent le dessus sur la vie civilisée…

Au fur et à mesure de l’histoire, on glisse tout doucement vers un monde un peu étrange. On ne peut pas parler ici de monde fantastique, car tout ce qui arrive reste très réel. Mais on fait un pas de côté, dans un monde où la nature a repris ses droits petit à petit, où, pour survivre, il faut réapprendre les gestes essentiels. Laura Kasischke oscille entre problèmes écologiques, critique sous-jacente des États-Unis et l’histoire de Jiselle. Cette dernière, un peu énervante au début, par sa candeur et son innocence, va se révéler forte et pleine de bon sens. En tout cas, loin de ce qu’on attendait de ce personnage en début de roman ! L’histoire se construit tout doucement, presque naturellement, comme si tout cela était inéluctable. Un peu comme si ce n’était qu’une histoire pour nous préparer à ce qui nous attend…

Comme je l’avais exprimé chez Marianne, j’ai trouvé la critique parfois un peu simpliste. Simpliste non pas parce que l’auteur donne une représentation erronée de la situation aux États-Unis, mais parce que certaines phrases et idées auraient mérité d’être plus développées. Les problèmes écologiques sont ainsi le fait des « grosses voitures et [des] interventions armées » des États-Unis et « c’est forcément l’environnement qui [les] punit en raison de [leurs] voitures trop gourmandes en carburant ». Oui, c’est vrai, je simplifie encore plus le propos de Laura Kasischke en reprenant ces citations tel quel, mais c’est ainsi que j’ai ressenti certaines de ces critiques lors de ma lecture.

Un livre à recommander tout de même ? Oui, malgré cela. Ne serait-ce que parce qu’elle arrive à commencer sur ce qui ressemble à un roman à l’eau de rose pour nous entraîner vers quelque chose de beaucoup plus sérieux. Ou aussi parce que ce rythme lent nous entraîne quand même vers la fin, sans finalement pouvoir lâcher le livre. Ou encore parce que les États-Unis ne seront pas ceux qui sauveront le monde pour une fois. Ou même… Non, je vous laisse découvrir de vous-même les autres points positifs de ce roman !

Détails :

Auteur : Laura Kasischke
Traducteur : Eric Chedaille
Editeur : Christian Bourgeois
Date de parution : 14/10/2010
323 pages

http://lepandemoniumlitteraire.blogspot.com/2010/12/en-un-monde-parfait-de-laura-kasischke.html
Les yeux des morts – Elsa Marpeau

Les yeux des morts – Elsa Marpeau

Un meurtre, une overdose ou un deal qui aurait mal tourné ? Gabriel, technicien de l’identité judiciaire, va devoir payer de sa personne pour rendre justice à un toxicomane anonyme.

Mais d’où t’es venue l’idée de lire ce livre ?

Un peu par hasard. On m’a prêté ce livre et il est arrivé à un moment où j’avais envie de lire un policier.

La quatrième de couv :

Une grille, trois marches, l’entrée des urgences […] Entassés dans le hall, des gens assis sur des bancs en fer attendent leur admission. A l’intérieur, les tumeurs qui dévorent, les virus qui s’étendent, les artères bouchées. Et puis les meurtres. Que représentent deux morts de plus dans cette guerre quotidienne, dissimulée derrière les murs de l’hôpital ? Rien, sauf pour Gabriel Ilinski, le technicien de scènes de crime appelé sur les lieux. Il est le seul à ne plus pouvoir les oublier. Tout, y compris son amour pour une femme, médecin, le ramène à l’hôpital Lariboisière. Il ira jusqu’à se faire admettre aux urgences pour mener son enquête dans les entrailles souffrantes de la ville.

Les yeux des morts est un roman déroutant dans un Paris âpre et nocturne habité par les oubliés et les exclus. Avec ce premier roman à paraître en Série Noire qui conjugue enquête clinique et histoire d’amour toxique, Elsa Marpeau fait une entrée remarquable sur la scène littéraire française.

Mon avis :

Le cadavre d’un toxicomane est retrouvé près de l’hôpital Lariboisière. Alors, bien sûr, un toxicomane, ça n’intéresse pas grand monde. Sauf Gabriel, technicien de l’identité judiciaire. Malgré des années dans la police, chaque corps retrouvé est pour lui une souffrance, une obsession, tant que le meurtrier n’est pas retrouvé. A tel point que chaque affaire non élucidée trouve sa place dans une pièce de son appartement, au cas où, un jour, de nouveaux éléments apparaîtraient… Alors ce toxicomane, il fera tout pour prouver que ce n’est pas qu’une overdose, ou un deal qui aurait mal tourné. Surtout que c’est le deuxième meurtre étrange qui se passe près ou dans l’hôpital Lariboisière.

Gabriel va payer de sa personne afin de s’infiltrer en tant que patient dans cet hôpital. De l’intérieur, on découvrira le service des urgences, entre infirmières à bout, SDF venus là pour tenter de passer la nuit au chaud, médecins froids qui ont oublié le côté humain de leur métier… Mais Gabriel ira jusqu’au bout pour rendre justice à ces paumés dont plus personne ne semble se soucier. Quitte à verser un peu dans l’illégalité…

Un policier qui fonctionne plutôt bien, loin des tours de passe-passe technologique qui truffent maintenant les séries consacrées aux services de la police scientifique. Il reste que les personnages restent parfois un peu superficiels et qu’on a du mal à s’y attacher. Le dénouement, lui, est peut-être un poil trop inattendu pour sembler réellement plausible. Pour autant, ce premier roman reste intéressant à lire et, au moins, ne fait pas partie de ces policiers où on voit arriver la chute bien trop tôt !

Détails :

Auteur : Elsa Marpeau
Editeur : Gallimard
Date de parution : 09/09/2010
245 pages