Le rendez-vous de Valérie avec Paroles d’Encre #11Ça faisait longtemps que Valérie n’avait pas eu l’occasion de nous faire un petit compte-rendu de ses rendez-vous avec l’association Paroles d’Encre.

La voilà de retour. Et avec du polar pour une fois.

C’est parti, la parole est à Valérie !

 

La séance de ce soir est un peu exceptionnelle. Par le thème d’abord : Paroles d’Encre ne nous a pas habitués à s’intéresser au polar. Par le lieu ensuite : La nouvelle bibliothèque du Chesnay. C’est un endroit aéré, spacieux, où on se sent bien. Pour l’occasion, une exposition de belles affiches de films policiers. D’une tonalité noire, quelques taches rouges les barrent. Très peu de couleurs sont présentes : un peu de jaune, de bleu. Sans doute les couleurs du noir ?

Trois invités sont venus à cette rencontre : Arnaud Delalande, Georges Flipo et Ingrid Astier, dans l’ordre de leur place à la table.

Arnaud Delalande

Notre espion en Amérique - Arnaud DelalandeArnaud Delalande a de nombreux livres à son actif, il est aussi scénariste de BD et de films. Le héros de son nouveau roman, Notre espion en Amérique, s’appelle Pietro Viravolta. Vénitien, agent secret, il est dans ce 3e tome de ses aventures membre d’un cabinet secret qui fut fondé par Louis XV et qui est l’ancêtre des services secrets modernes. Il est chargé par le ministre des Affaires étrangères De Vergennes de (je cite l’auteur) : « chaperonner un petit jeune qui monte, La Fayette ».

Ce roman mêle donc des personnages historiques et fictifs, qui évoluent dans la guerre, au sein de la guerre d’indépendance américaine, que se sont fait les services secrets britanniques et français. Si le modèle principal est celui du thriller d’espionnage à la John Le Carré, Arnaud Delalande revendique bien d’autres influences savoureuses : d’Umberto Eco et Arturo Perez Reverte de nos jours à Alexandre Dumas, tous dans la veine du roman historique avec une dose de mystère, d’enquête, d’énigme.

Ce travail sur les différentes époques concernées révèle ainsi des passerelles avec  l’époque moderne, comme les liens qui unissent les auteurs qui ont été cités.

Arnaud Delalande parlera beaucoup de sa méthode de recherche d’informations à partir de quelques ouvrages de référence, nécessaire bien qu’il soit historien de formation. Il tient à rendre les lieux, les ambiances de façon précise. Il pense qu’un découpage visuel est plus nécessaire encore pour les romans historiques, mais ne néglige pas pour autant le contenu littéraire, le mot reste le matériau premier.

Les personnages fictifs sont les ressorts romanesques de ses livres, ce qui est plus difficile avec les personnages historiques. Ces derniers, en revanche, sont encore des personnages en construction. A l’époque du livre, ils ne sont pas encore ceux dont nous nous souvenons. Il est donc intéressant de les regarder d’un point de vue psychologique.

En bref : de l’espionnage, de l’aventure des deux côtés de l’Atlantique, de l’histoire…

Ingrid Astier

Angle mort - Ingrid AstierIngrid Astier est venue présenter son 2e roman, Angle mort, paru dans la collection série noire de Gallimard. A l’animateur qui lui fait remarquer qu’il y a peu d’écrivains femme dans cette collection, elle rétorque qu’elle a grandi comme un garçon « manqué », ce qui a facilité son infiltration chez Gallimard. Infiltration, un mot qui reviendra souvent.

L’avis de Paroles d’Encre : Le premier roman, Quai des enfers est un roman policier « faussement classique ». Angle mort est plus nerveux, plus métallique.

Dans les deux cas, l’auteur s’est complètement immergée dans l’univers qu’elle souhaitait décrire : la brigade fluviale de Paris pour le 1er roman, la BAC et les malfrats pour le 2nd. L’infiltration, elle pratique à grande échelle.

Elle a de nombreuses anecdotes à citer : sa nuit sur une péniche de la brigade fluviale, ses descentes avec la BAC, son apprentissage du maniement des armes à feu, y compris leur démontage et remontage,  ou celui des explosifs, les rencontres à Aubervilliers… Au fond c’est sa façon de se documenter avant l’écriture. Angle mort est raconté du point de vue d’un braqueur : pour tenir cette « voix », quand on est une fille, on ne peut pas improviser. Il faut tout connaître sur le bout des doigts.

C’est pour cela qu’il s’est passé deux ans depuis le dernier livre : elle a été dans les plus petits détails. Une question se pose alors : après les aventures de cette phase de recueil d’informations, la phase d’écriture doit paraître bien fade. Elle confirme que l’écriture est monastique, militaire, métronomique. Elle a donc institué tout un rituel qui lui permet de se « retrouver » dans les situations pour pouvoir les écrire, principalement via une muraille de photos qui l’aide à retourner dans ce monde.

Une autre question peut surgir : celle de la relation de l’auteur aux brigands, aux héros de son livre. Pour Ingrid Astier c’est très simple, elle ne fait pas l’apologie du banditisme, « un romancier ne fait l’apologie de rien, il raconte ». Quand on est écrivain, ce qu’on aime, c’est habiter plein de personnages, mais on n’a pas forcément envie de devenir l’un d’entre eux. Elle aime ainsi mentionner la trapéziste, personnage du roman, coin de poésie de ce texte, et tendon d’Achille du truand héros.

Au passage, ce personnage est inspiré d’une rencontre dans un spectacle de cirque, avec un « coup de foudre » pour cette artiste dans laquelle elle s’est immergée.

De la trame du roman nous ne saurons pas grand-chose. Mais qu’importe, la passion et l’investissement de cette auteur sont assurément entraînants!

Georges Flipo

La commissaire n’a pas l’esprit club - Georges FlipoGeorges Flipo travaille avec un personnage récurrent : une femme commissaire à la personnalité inhabituelle : boulimique, elle a un rapport déséquilibré avec les hommes et une vie sexuelle frustrante. Elle a pour adjoint un homme jeune, beau, de formation littéraire, qui parle littérature tout le temps.

L’auteur reconnaît avoir tâtonné pour trouver sa voie : il était parti du personnage pour créer son 1er roman policier. C’était un homme et le livre ne fonctionnait pas, il fallait en faire une femme, un peu paradoxale. Georges Flipo a aussi essayé de traiter son intrigue sur un ton noir, social, mais c’était (selon ses mots) un désastre. Il est revenu à ce ton plus pince-sans-rire qui lui convient mieux.

On touche ici à un point qui chagrine le romancier : il travaille beaucoup les intrigues, construit beaucoup l’histoire, pour qu’elle soit solide. Le ton humoristique qui se glisse dans ses phrases correspond dans son esprit à des respirations, et malheureusement pour lui c’est surtout ce qu’on retient.

Georges Flipo ne se documente pas autant que les deux autres auteurs présents, mais attache de l’importance à la cohérence de ses personnages.

Ses titres sont assez frappants : La commissaire n’aime point les vers, La commissaire n’a pas l’esprit club, qui vient de paraître et est donc la raison de sa présence.

A la fin de la soirée, un débat s’engage sur la nature du roman policier. Trois catégories sont évoquées : le thriller (qui a pris une place prépondérante), le roman d’enquête et le roman noir.

Georges Flipo aurait voulu être dans les 3 catégories à la fois, mais ça ne marche pas.

Arnaud Delalande, lui, fait dans le crime de masse. Il pense que le policier tourne autour de deux genres majeurs :

  • la filière « qui a tué », dont les grandes figures sont Agatha Christie et Georges Simenon
  • la filière « Colombo » : on sait qui a tué, l’enjeu est de savoir comment l’enquêteur va le trouver.

Pour lui, le thriller est la marque d’une habitude de violence dont on ne se satisfait plus, sous l’influence d’un siècle dont on sort et dont on connaît la violence.

Ingrid Astier ne se pose pas de questions de catégorie, ce qui importe est de raconter une bonne histoire, en évitant de tourner autour d’une « bonne idée » qui lui semble être un piège.

Le public manifeste sa désapprobation par rapport à la notion de catégorie, il lui semble que ce qui est important c’est d’avoir de bons romans.

L’animateur, ancien libraire, et la bibliothécaire mentionnent que cette notion de catégorie est importante pour savoir dans quel rayon mettre le livre, comment le mettre en avant. Pour répondre aux interrogations des clients, il est utile d’avoir des catégories. Ce qui peut poser problème : le roman d’Arnaud Delalande, qui est à la fois un roman d’espionnage et un roman historique, est difficile à placer en librairie !

Conclusion

Cette soirée fut chaleureuse, riche dans les interventions des romanciers et leurs façon de rebondir sur les paroles des autres. Elle a mis en avant un genre parfois méprisé des amateurs de littérature, et bien montré que les auteurs de polars ont le même niveau d’exigence pour leurs œuvres que les auteurs de « littérature générale ».

Je suis partie avec La commissaire n’aime point les vers (un polar autour de livres et de mots, chouette !) et l’intention d’acheter le 2nd roman d’Arnaud Delalande, qui se passe à Versailles.

 

Pour tous renseignements sur le fonctionnement de l’association ou son programme, vous pouvez écrire à parolesdencre@wanadoo.fr

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