C’est à une soirée exceptionnelle que nous invite Paroles d’Encre ce soir. En effet, nous avons droit à deux invités pour le prix d’un : Giorgio Pressburger, écrivain italien né hongrois, vient présenter son nouveau livre, Dans l’obscur royaume. Il est accompagné d’un autre grand écrivain italien, Claudio Magris, venu ici au titre de leur longue et profonde amitié. Chacun d’eux va s’exprimer sur le roman de Pressburger, et malgré la légère barrière de la langue, car tous deux parlent bien français, la force des sentiments et l’admiration réciproque est évidente. Cependant la première à parler sera la traductrice du roman, qui travaille depuis longtemps avec Pressburger.

Introduction par la traductrice

L’amitié de Giorgio Pressburger et Claudio Magris est autant une amitié personnelle qu’une amitié professionnelle. Ayant en commun la ville de Trieste, ils font tous deux du théâtre, du roman, de la mise en scène… héritiers en cela d’une tradition dont cette ville est le centre.

En particulier, Giorgio Pressburger a mis en scène Danube écrit par son ami, et imaginé une exposition qui s’est tenue à Barcelone sur la Trieste de Claudio Magris. Ils ont fait des traductions ensemble, chacun lit les projets de l’autre…

Enfin, Giorgio Pressburger, passionné par la Mitteleuropa, de par ses origines hongroises, a créé il y a vingt ans, en Slovénie, un festival de théâtre appelé MittelFest.

Qui donc mieux que Claudio Magris pour présenter Dans l’obscur royaume ?

Ce roman est une sorte de ré-écriture de La Divine Comédie (l’Enfer), dont les personnages sont les victimes des totalitarismes modernes. Tous les arts y sont présents, musique, peinture, écriture, ainsi que le multilinguisme, car comme le dit l’auteur « celui qui abandonne sa langue maternelle abandonne un moi, son moi le plus ancien, un pont qui le relie à son histoire ».

Claudio Magris

La première rencontre des deux futurs amis date de 1975 à Venise, à l’occasion d’une mise en scène à la Fenice. Ils se reverront à Vienne, encore pour une mise en scène, de passage, un jour qui fut difficile en Pologne. Il leur apparut de façon évidente qu’ils étaient faits pour représenter la Mitteleuropa. En effet, Giorgio Pressburger, né à Budapest, a fui la révolution de 1956 et a fini par devenir Italien, et plus encore un écrivain italien. C’est un homme qui a été déraciné d’une langue et enraciné dans une autre.

Claudio Magris rend hommage à l’œuvre de son ami, en particulier la mise en scène de Danube (sa propre œuvre), une mise en scène incroyable impliquant toute la ville, les spectateurs, les passants, qui devinrent un peu le fleuve. Cet exemple illustre la créativité et l’originalité de Giorgio Pressburger.

Il mentionne d’autres projets pas encore réalisés, auxquels il songe, qui travaillent dans son cœur et sa pensée.

Il évoque enfin le livre 8e district, écrit par Giorgio Pressburger avec son frère jumeau disparu, très marquant.

Cette longue introduction achevée, il s’intéresse au nouveau livre de son ami, Dans l’obscur royaume. Un des riches filons de la littérature moderne est de réécrire les grandes œuvres du passé. Pourquoi cette nécessité de parcourir à nouveau le chemin des grands classiques ? Il met en avant le besoin de la parodie, au sens classique du terme, et la difficulté humaine et intellectuelle d’écrire sur les grands thèmes tels que la souffrance, le mal, etc. Devant la difficulté à écrire des chefs d’œuvres, les meilleurs écrivains peuvent écrire des « caricatures ». En réalité il s’agit de chant accessoire ou de contre-chant, nous ne pouvons plus atteindre la grandeur d’un Borges par exemple.

Un obscur royaume évoque le XXe siècle et ses totalitarismes bestiaux, qui ont culminé avec la Shoah. Non seulement ils détruisent des vies et des individus, mais aussi la conscience.

Le personnage descend dans les abîmes de lui-même, parallèle à la descente dans les horreurs du siècle. Dans le roman, en descendant, le personnage rencontre surtout des poètes, qui sont souvent broyés en premier par les totalitarismes. Mais plus on descend, plus on peut rencontrer la beauté, voire la sainteté, qui se trouve en enfer. Et le plus grand de tous ces saints, c’est Primo Levi.

A l’opposé il ne faut pas oublier que des intellectuels écrivains ont soutenu des totalitarismes.

La question que pose ce voyageur est : suffit-il de succomber pour faire preuve d’humanité ? Il ne faut pas oublier que les nazis ont péri sur l’échafaud, cela suffit-il à les racheter ?

Giorgio Pressburger

Après avoir remercié son ami, qui lit tout ce qu’il écrit avant sa publication, Giorgio Pressburger indique qu’il ne souhaite pas faire des explications trop « obsédées ».

Le livre qu’il est venu présenter résulte d’une décision prise il y a dix ans : celle de ne plus écrire. D’écrire le dernier livre. En effet, il lui semble qu’il est devenu terriblement difficile d’échapper au manque d’authenticité dans l’écriture, à ces règles d’écriture mondiales qui se sont imposées avec une nouvelle civilisation aimant l’art, mais comme un objet de commerce. Il était mécontent de ce qu’il écrivait en suivant ces règles, aussi prit-il la décision de ne plus écrire.

L’histoire de sa vocation d’écrivain est complexe car son premier livre a été écrit « à quatre mains » avec son frère jumeau, qui est décédé depuis. Il a tenté d’écrire avec son fils, mais seulement sur un récit parmi un groupe de 15. Il essaiera peut-être à nouveau sur la 3e partie de ce livre. Car le roman qui devait être le dernier s’avère être une trilogie sur laquelle il travaille depuis dix ans !

Dans l’idée d’écrire un livre puis rien d’autre, la question était lequel ? Il a pensé à Virgile. En effet l’obsession de sa vie après la perte de son père et de son frère est de les rencontrer. Il a encore des discussions à finir avec eux. Il est donc parti d’un livre décrivant un personnage qui descend aux enfers pour demander à son père comment il est mort. Pour atténuer l’effet de « ré-écriture », il s’est inspiré de Virgile et de Dante. Mais d’autres ombres planent sur ce livre : Jales Joyce, Goethe, Primo Levi. Passionné de langues, en parlant lui-même plusieurs, il a utilisé quinze langues dans le livre (ce qui a posé de grandes difficultés à sa traductrice !)

Son but est de témoigner auprès des générations qui viennent de ce passé parfois violent, de cet enfer, de personnes parfois oubliées. Ce qui est une présomption terrible car cela suppose que ce livre va durer longtemps !

Conclusion : 

Voilà une soirée de haute volée, où nous avons frôlé la philosophie plus d’une fois ! De plus ces deux hommes ont une culture immense qui les rend difficiles à suivre parfois. Ainsi, j’ai eu du mal avec la notion de parodie explicitée par Claudio Magris, même si je comprends la nécessité de réécrire les grands mythes en les plongeant dans le monde moderne.

La complicité et la profonde amitié des deux écrivains est évidente, elle a envahi cette rencontre. Si l’intervention de Claudio Magris fut très intellectuelle, celle de Giorgio Pressburger fut plus remplie d’émotion. Paradoxalement, cela m’a donné envie de lire Danube de Magris !

 

Pour tous renseignements sur le fonctionnement de l’association ou son programme, vous pouvez écrire à parolesdencre@wanadoo.fr

 

Cette chronique a déjà été lue 1534 fois.

%d blogueurs aiment cette page :