Et j’ai vu que c’était blessant pour lui quand je disais, je ne sais pas, je ne me souviens plus, avec ton frère, tes deux sœurs, tu sais, et puis le travail et lui : oui, je sais. Il a dit que mon oubli ne l’étonnait pas. Que de toute façon il n’était pas venu me rafraîchir une mémoire que je n’avais pas à avoir, puisque pour se souvenir il aurait fallu que j’aie des yeux et du temps pour les ouvrir, autrefois, quand il aurait voulu. Mais il a dit, on ne va pas reparler de tout ça. Il ne voulait pas. Il avait besoin de laisser venir les mots qui le tenaient droit dans ses vêtements, comme la saleté des jeans et des pulls qu’il gardait trop longtemps sur lui quand il était étudiant, avec les cheveux sales qui tenaient plantés sur sa tête simplement par la saleté, et la haine qu’il mettait aussi au milieu du regard, pour me faire taire, moi – avec ce tord que pour lui j’ai eu de rester à respirer l’air et regarder le jour, encore, à partir de ce jour où nous sommes revenus à la maison, seulement tous les deux parce que ses sœurs et son frère étaient repartis chacun dans sa ville avec maris et femme alors que nous deux, en noir, avec nos ombres devant nous sur le gravier chauffé à blanc d’un jour d’été, le soleil et la chaleur sur les cheveux, la mine défaite, nous restions seuls comme des crapules après un mauvais coup, puisque nous la laissions seule, elle, sa mère, au milieu des morts, sous la terre maintenant elle aussi et
dès ce jour il m’a regardé avec cet air de défi qui ne l’a plus quitté, jamais, seulement au moment où je l’ai vu arriver en jeans, les cheveux très courts. Ce jour où il n’a pas voulu boire. Où il a voulu que j’écoute. Qu’enfin j’écoute même si, disait-il, je ne savais pas faire ça.

Seuls – Laurent Mauvignier

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