Je suis Vendredi, je suis perdu sur une île qui vous est inconnue malgré quatre siècles de navigation et deux tonnes de cartes marines dessinées par les conquêtes et la cupidité. J’y survis seul, après ma chute d’un gros avion de transport qui me destinait à découvrir l’Amérique et pourtant c’est vous qui êtes prisonnier, entouré de toutes parts par les flots, craignant de rencontrer des pirates, de se noyer sous les foules migrantes, parcourant la terre dans tous les sens pour la cartographier, recomptant les animaux de la création, prenant des photos de tous les règnes déchiffrés et piétinés, pesant les rocailles, décomposant les minéraux pour leur faire avouer leurs stupeurs immobilisées et regardant vers le ciel pour voir comment faire pour y déloger votre Dieu. A la fin donc, c’est moi qui gagne : Arabe, Nègre, clandestin ou danseur recruté pour assurer les dépaysements manufacturés.

Les îles ? Justement, il n’en reste plus aucune, homme blanc : elles sont toutes mortes, disparues, effacées. Il n’en reste que des solitudes, quelques palmiers et la mer qui autrefois les cachait à la vue et les offrait au hasard. Il n’y pas plus d’île nulle part : la terre connaît tous ses recoins et les bouts du monde ne sont plus que ses propres orteils qu’elle examine lorsqu’elle enlève ses chaussures de voyage. Il ne reste rien à découvrir et peu de choses auxquelles donner le nom d’un navigateur et y planter un drapeau et la féroce idée du Dieu  invisible.

La préface du Nègre – Kamel Daoud

Cette chronique a déjà été lue 2877 fois.

%d blogueurs aiment cette page :