Je ne sais plus où donner de la tête. Les déménageurs risquent à tout moment de broyer le plus indispensable de mes souvenirs, infimes vestiges dont ma mémoire est l’unique voie d’accès : tu ne laisses derrière toi qu’une carte du monde où les lieux sont des points qu’aucune route ne relie plus.

Cette boîte d’allumettes par exemple, comment savoir s’il me revient de la garder, de la jeter ? D’où provient l’Union Match ? L’as-tu trouvée par terre un jour d’une précision fulgurante ? Quelle fulgurance du cœur se cache dans ces bouts de bois soufrés ? Il a fallu que tu meures pour que je remarque à nouveau cette boîte, entre les mains d’un déménageur – il avait perdu son briquet. Je la lui ai doucement retirée et j’ai inventé n’importe quoi pour me justifier. Le jeune homme s’est rabattu sur l’allume-gaz mais me l’a aussitôt rendu devant ma fébrilité. J’ai bredouillé que ce n’était pas grave, seulement sentimental, boîte d’allumettes à main gauche, allume-gaz à main droite. C’est sans doute passager, mais Dieu m’est témoin que je suis en train de devenir fou à essayer de maintenir à flot un paquebot chargé de quatre-vingt-dix-neuf ans de passé.

Le simulacre du printemps – Ingrid Thobois/Frédéric Lecloux

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