Et tu crois que j’oublierai quand il revenait vers n’importe quelle heure de la nuit, quand il revenait, les fois où il revenait, tu crois, dis, que j’oublierai la terreur d’être réveillé, d’être comme ça tiré de sa nuit par le bruit de la porte du sous-sol qu’on entendait résonner dans toute la maison, comme si la maison entière prenait ça dans le ventre, et moi dans ma chambre j’entendais, je m’accrochais au drap, les doigts mouillés, la peur au ventre, j’entendais la porte qui s’ouvrait en bas, et j’épiais, comme toi j’épiais, le cœur, la gorge, des nœuds, des chiffons tordus dans la bouche, impossible de respirer, le bruit qu’on fait quand on respire et qui devient trop fort pour le silence dans la nuit, presque coupable de s’entendre respirer, d’avoir un souffle, on le retient, je le retenais et mon cœur vacillait mais moi c’était de peur, pas de jalousie, pas de colère, pas de haine, le simple dégoût de vous, la simple lassitude de vous, l’éternelle lassitude de vous, d’entendre le moment où il remontait par l’escalier du sous-sol, le moment où la porte s’ouvrait, le moment où il allait dans la cuisine et où moi je t’entendais te lever – ça, tu crois que j’oublierai le bruit des draps, le bruit de la porte de ta chambre, le bruit de ton pas dans le couloir, la porte du couloir, celle de la cuisine, le silence un peu puis la charge des voix qui venaient comme les bombes nous pousser au fond des draps, ramenant les couvertures sur nos têtes pour ne plus entendre, non, jamais, les voix. Je n’oublierai pas les voix que ça fait quand c’est la nuit.

Apprendre à finir – Laurent Mauvignier

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