Le 19 janvier 1991, une nouvelle guerre est apparue dans le désert de nos appartements. Immobiles et muets, nous avons vu des lueurs vertes et phosphorescentes traverser la froideur périphérique des grands cieux puis se perdre dans l’obscurité de nos écrans. La distance entre les champs de bataille et les téléspectateurs – les lieux du déluge et les regards lointains – semblait abolie, mais ni les cris de douleur, ni les blessures, ni les cadavres ne s’entendaient ou ne se voyaient. De la même manière, nous ne savions rien des noms et des visages de ceux qui pilotaient les chars, les avions, commandaient l’envol des missiles balistiques, ou s’activaient à faire fonctionner les batteries antiaériennes.

Les ronds de cendre tourmentés par le vent et la pluie ont subsisté tout l’hiver. Au printemps, l’herbe a tout recouvert et il n’a plus été question que de champs de pétrole en feu, de fumée noire, de pompiers qui s’affairaient à éteindre l’incendie des puits de pétrole. Ciel et sable noircis. Et puis, après cela, plus rien… Comme si ce que nous avions vu quelques temps auparavant n’avait été qu’une brutalité de plus ajoutée à l’histoire des hommes, et la mort un simulacre bien moins important que la poussière soulevée par les manœuvres des chars et des hélicoptères dans le désert, les trous béants laissés par les missiles balistiques en plein coeur des villes, les tracés des balles, la nuit, ou les envols de bombardiers furtifs.

Fenêtres sur le monde – Raymond Bozier (Méditation devant une fenêtre)

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