Nos corps seront témoins – Camille CornuTout est en affrontement dans ce court texte.

La quatrième de couv :

À l’abri de la rue il y a des chambres le chaos du monde en sourdine normalement en privé les gens peuvent dire les choses. Comment parler de ça serait l’angle d’attaque, sans rien en arrondir enfin sauf mes fins de mois. Car ce qu’il y a de pire dans la prostitution c’est bien connu, c’est de devoir se taire, la censure hypocrite. C’est Hanaa qui a commencé, avec elle ce furent quelques mouvements de corps, des gestes et des mots. Suivre Hanaa dans la nuit et l’obscur de la vie, puis ici dans mon lit, la plus belle fille de Paris dans le sommeil la peau nue contre moi.

Mon avis :

Elle a commencé parce qu’elle lui a dit «toi aussi tu pourrais. C’est maintenant ou jamais, rentabiliser ta jeunesse, ta beauté, aussi ton inconscience ou l’absurdité du monde et le désespoir des hommes, vraiment c’est sans danger». Et d’imaginer tout de suite qu’elle pourrait se «spécialiser dans le S.M., si simple, les hommes ne me toucheraient pas et en plus j’aurais le droit de les frapper, ça ne se refuse pas c’est vrai». Elle décide alors de suivre Hanaa, son amante, dans ce jeu de corps.

Dans cette «parenthèse dans l’espace-temps», avant de retourner un jour vers sa vie normale, elle va découvrir l’ascendant fort qu’exerce son amante sur elle, l’ascendant factice aussi qu’elle décide de prendre sur les hommes qui paieront pour l’avoir quelques heures dans leur lit. Il y a d’un côté le plaisir et les moments de quiétude relatifs dans les bras de Hanaa et de l’autre les scènes où tout est joué, tout est vécu comme en dehors de son propre corps, toujours en réflexion sur ce qui se joue au niveau de l’intime et de la vie. Et ce problème aussi de voir ses amies, celles de la « vraie » vie, avec qui «on ne peut pas parler de ça, le langage s’est scindé, la vie s’est diffractée et le corps traversé de ces hurlements sourds».

Tout est en affrontement dans ce court texte: le corps, la parole, les hommes contre les femmes et même les femmes entre elles. Tout jusque dans le texte lui-même, mêlant le langage de la prostitution et les grands philosophes. Tout jusque dans la construction du récit, qui introduit des notes de bas de page qui viennent sans cesse dynamiter la lecture et les certitudes…

Extraits

Avec Hanaa non plus on n’en a pas parlé. J’aurais bien aimé m’extasier, dire c’est fou quand même ce que j’ai fait, en plus c’est interdit, la loi la morale et tout ça. Mais il n’y avait rien à dire et elle le savait, jamais intéressants tous ces jobs étudiants. La seule chose qu’il y avait à dire aurait été à mon amie et à tous les autres, tous ces asservis de la vie, de la morale, ceux qui ne savent pas, ceux qui répondraient que ça ne se fait pas, parce que c’est comme ça, que c’est dangereux puisque c’est invisible, que ça échappe donc au contrôle et aux impôts. Mais peut-être leur dire, en fait tout le monde fait ça, c’est une règle générale, et alors les mettre face à ça, ce que la prostitution cristallise, ça existe partout sous une forme hypocrite. Alors la seule façon d’en tirer parti serait de refuser l’hypocrisie. Plonger dans le système à plein corps et s’en prendre vraiment la violence dans la gueule serait le désamorcer. Et finalement pas de violence, aucun éclat, tout est normal, tout est avoué, tout est dit, je vais bien, les hommes, l’argent, oui j’ai enfin trouvé la solution, la seule.

Détails :

Auteur : Camille Cornu
Éditeur : E-fractions
Date de parution : 09/09/2015

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