Un livre que j’attendais avec beaucoup d’impatience et qui raconte avec beaucoup de justesse les peurs et les trahisons qui peuvent survenir lorsque les gens se sentent pris au piège.

Mais d’où t’es venue l’idée de lire ce livre ?

Je l’ai vu passer, entre autres chez kathel. Et puis, vous devez commencer à le savoir, les livres sur le monde du travail m’intéresse au plus haut point !

La quatrième de couv :

« Cela faisait maintenant une année entière que nous étions à vendre. Nous avions peur de n’intéresser personne, peur du plan social. On attendait le grand jour, le jour des pleurs, des adieux, et peut-être éprouvions-nous quelque plaisir à rendre poignantes, par avance, ces heures où nos vies basculeraient, où nous serions tous dans le même bateau, agrippés les uns aux autres avant de nous quitter pour toujours. Et puis, un jour, alors que nos habitudes avaient repris le dessus et que nous continuions à travailler comme si rien ne devait advenir, on nous a réunis pour nous annoncer qu’un acquéreur potentiel était en pourparlers. Des sourires se sont peints, des grimaces aussi. Nous avions cessé d’y croire. Retourner à l’espoir n’était pas chose simple. »

Ils étaient des êtres vivants, ils se trouvent soudain au bord du néant social. Nathalie Kuperman fait entendre, non sans humour ni colère, leurs voix intérieures, ponctuées en basse continue par le chœur des salariés : un chant de notre époque.

Mon avis :

Quand ça fait un an qu’on a peur pour son travail, la venue d’un repreneur apparaît comme une chance. On pense que finalement, tout devrait s’arranger. Surtout quand les représentants du personnel sont là pour s’assurer que toutes les conditions sont remplies pour que chacun garde sa place. Mais une société qui est à vendre l’est souvent car pas rentable ou plus assez rentable. Alors quand le repreneur est un financier avant tout et non un homme du métier, on se doute qu’il ne vient pas pour maintenir les choses en l’état.

Et, bien sûr, les choses vont changer et les employés vont s’en rendre compte très vite. Et c’est dans ce moment-là, ceux où on sent que les choses commencent à basculer, que les caractères se révèlent, que les clans se créent, que les langues se délient. Très vite, il va y avoir ceux qui vont tout faire pour se mettre en avant ; ceux qui refusent le changement, mais qui sont prêts à vendre père et mère lorsqu’une opportunité se présente ; ceux qui attendent, confiant encore en l’être humain et certains que les choses vont se passer pour le mieux ; ceux, aussi, qui finalement ne comprennent plus le monde inhumain de l’entreprise…

En trois parties, Menace, Dérèglement, Trahison, représentant les différentes étapes de ce rachat, Nathalie Kuperman dresse, avec beaucoup de justesse, les portraits de ces hommes et de ces femmes. La situation est vue à travers les yeux de six personnages, chacun représentant l’archétype du comportement que l’on peut retrouver en pareil cataclysme. Le tout est rythmé par le chœur des employés, exprimant tour à tour l’espoir, le désespoir, la peur, le renoncement, la révolte… Seul le repreneur n’aura jamais le droit à sa propre voix, relégué au rang de figure qui n’apparaît que dans les récits des autres. Celui dont tout le monde parle, tant il est celui qui va bouleverser leur vie, mais qui n’a pas le droit à la parole, car « sa force à lui, c’est qu’il s’endort sans penser à nous. » Nous étions des êtres vivants, mais le monde de l’entreprise finit parfois par l’oublier…

Extraits :

Nous ne pouvions plus rien faire de nos jambes, de nos mains, de nos cerveaux. Nous avancions en tâtonnant, et la présence de celui qui était devant rassurait celui qui le suivait. Nous voulions profiter le plus longtemps possible d’être un groupe, une entité, un ensemble. Nous ignorions encore la douleur d’être seul devant les questionnaires du pôle emploi, à devoir prouver que nous recherchions un travail d’une façon hardie. Nous allions vite devenir coupables de n’avoir pas su conserver notre poste. Nous devrions expliquer à nos amis comment notre société avait été condamnée du jour où elle avait été vendue. Les gens feraient mine de comprendre ; en ce moment, c’est partout pareil… Et pourtant, non, ce n’est pas partout pareil. C’est partout singulier, c’est partout une seule personne à la fois qui soudain perd pied, hallucine, voudrait que ce soit un rêve, mais, par pitié, pas elle, oh non, pas elle. Partout c’est elle, qui espérait une récompense parce qu’elle s’était tenue bien sage, avait fait tout ce qu’elle pouvait, avait mis des bouchées doubles comme on le lui avait demandé (ah, les bouchées doubles !), toléré les humiliations et accepté d’humilier à son tour pour sauver une place qu’elle a de toute façon perdue.

Détails :

Auteur : Nathalie Kuperman
Editeur : Gallimard
Date de parution : 02/09/2010
203 pages

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