L'accumulation primitive de la noirceur - Bruce BégoutCes textes vont vous troubler ! Et il y a de fortes chances que vous n’en ressortiez pas tout à fait indemne… !

La quatrième de couv :

Au fond du salon de thé encalminé dans une pénombre brune d’ambiances surannées où de vieilles rombières, tannées comme des peaux de bête ayant connu les alternances éprouvantes des hivers rudes et des étés caniculaires, font goûter à leur kiki le thé au lait qu’elles ont commandé et que ledit kiki lape avec une indifférence narquoise qui fait peine à voir, estompant dans un nuage blanc les contours de sa gueule stupide d’être sans esprit, Kate Moss feuillette un magazine de mode : l’exhibition sereine de la fausse conscience.

Mon avis :

Plonger dans un Bégout, c’est plonger dans un monde qui ressemble terriblement au nôtre. En un peu plus noir peut-être. Mais pas si éloigné pourtant.

On a ce collectionneur de vinyles qui vit dans un collège abandonné avec sa fille et chercher toujours à compléter sa collection. Pour lui, « le monde des collectionneurs était comme un champ de bataille où il s’agissait de se distinguer. Il fallait certes remporter coûte que coûte la victoire, mais avec panache. » « Le collectionneur est atteint d’une étrange maladie: la variation. Il recherche l’autre dans le même, le multiple dans l’un. Autrement dit, il ne s’intéresse qu’à une seule chose, fatalement, mais sous tous ses aspects, dans ses nombreuses variantes. »

Et c’est d’une variante aussi qu’est atteint cet autre homme qui lui collectionne tout en double. Ou celui qui collectionne les faits bizarres. Cet autre encore qui suit toutes les personnes dans la rue. Toutes ces accumulations au point de donner l’impression que c’est cela précisément qui fait rempart contre le monde extérieur.

Car qui voudrait vivre dans un monde où l’État commande à un architecte un bâtiment pour aider les gens à se suicider? Ou dans celui où un ministère demande à l’un de ses employés de compter les scènes de femmes tuées dans les séries TV ou les films? Ou encore ce monde où l’on déporte des foules non plus vers des camps de concentration, mais vers des centres commerciaux?

On lit ces nouvelles avec un malaise grandissant. En se demandant à quel moment précisément on en est arrivé à laisser notre conscience et notre libre arbitre entre les mains d’une autorité soi-disant supérieure, de l’argent, de ce que les protagonistes de ces textes nomment « Le dispositif », pour finalement ne plus jamais rien remettre en question et tout accepter sans discuter.

Lors d’une rencontre avec l’auteur, il expliquait que son but était de créer des troubles pour ne pas donner de sens. Au lecteur ensuite de s’approprier ces éléments fragmentaires. A vous de lire donc maintenant. Et de voir jusqu’où ces textes vont vous troubler ! Mais il y a de fortes chances que vous n’en ressortiez pas tout à fait indemne…

Extrait:

« J’ai bien conscience que le pessimisme fait essentiellement le jeu de ceux qui souhaitent que rien ne change, et aide au maintien de l’ordre. La peur a toujours été, et sera toujours, le meilleur instrument de domination.»

« Il me semble que l’origine du mal dont souffrent les Occidentaux consiste dans la difficulté d’admettre que le couronnement de l’existence ne consiste pas dans l’achat à crédit d’un pavillon de banlieue au style standard et à la finition bâclée devant lequel trônera, cachant le soleil, un panneau publicitaire géant faisant la promotion de gambas à 7 € le kilo.»

Détails :

Auteur : Bruce Bégout
Editeur : Allia
Date de parution : 18/01/2014
256 pages

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