Considéré comme le chef-d’œuvre d’Albert Cossery, ce titre nous donne un aperçu d’un peuple pauvre, mais plein d’humour et de fierté. Un très beau texte !

Mais d’où t’es venue l’idée de lire ce livre ?

J’avais découvert Albert Cossery avec Les hommes oubliés de Dieu. Depuis, de nombreux livres de cet auteur sont venus s’ajouter à ma pile. Dont celui-ci.

La quatrième de couv :

Dans les rues du Caire, Gohar, ex-philosophe devenu mendiant, sillonne avec nonchalance les ruelles de la ville et croise des figures pittoresques et exemplaires. Dans ce petit peuple où un manchot, cul-de-jatte, subit les crises de jalousie de sa compagne, on rencontre aussi Yéghen, vendeur de hachisch, laid et heureux, et Set Amina, la mère maquerelle. Il y a aussi Nour El Dine, un policier homosexuel, autoritaire mais très vite saisi par le doute à mesure que progresse son enquête. Un meurtre a eu lieu, celui d’une jeune prostituée…

Mon avis :

Ancien professeur à l’université et philosophe, Gohar a décidé de tout quitter pour devenir mendiant. Il estimait que « enseigner la vie sans la vivre était le crime de l’ignorance la plus détestable ». Alors il se contente maintenant de peu, de très peu même, mais profite de la vie, sans contraintes financières ou d’horaires, sans attaches, sans compte à rendre… Quoi que des comptes à rendre, il pourrait bien y en avoir quand même. Une jeune prostituée est morte et Nour El Dine, le policier en charge de l’enquête, compte bien trouver le coupable. Mais, dans tout cela, qui a le plus à perdre ? Celui qui n’a déjà plus rien sauf sa sagesse et sa mémoire ou celui qui possède des biens matériels et des secrets ?

Il y a une trame policière dans ce roman, avec en fil rouge la résolution du meurtre de la prostituée. Mais le but n’est bien sûr pas ce jeu policier, car on sait dès le départ que Gohar est le coupable. Ce met en place un jeu du chat et de la souris entre celui-ci et le policier, grâce auquel Cossery va nous faire découvrir ce peuple égyptien, pauvre, très pauvre même, mais riche d’auto-dérision, de lumière, de débrouillardise, de fierté et d’optimisme face à l’adversité.

Dans ce roman, considéré comme le chef-d’œuvre d’Albert Cossery, on retrouve toutes les idées chères à cet auteur : la volonté de refuser un mode de vie imposé par la société, le privilège d’être en vie tout simplement, même si les conditions ne sont pas faciles, la faculté de rire de tout et dans toutes les situations… car, au final dans ce texte, les riches et heureux de vivre ne sont finalement pas ceux qu’on pourrait croire. Et l’auteur nous offre une belle leçon d’humilité et une belle réflexion sur nos manières d’envisager la vie. Pour peu, on aurait presque envie de céder à son but, qu’il expliquait lors d’un portrait pour Lire : écrire « pour qu’un jour un lecteur, en refermant l’un de ses livres, décide de ne plus jamais retourner au travail et rejoigne le royaume des amoureux du sommeil, des gueux philosophes et magnifiques. »

Extrait :

Un premier extrait a été publié dans l’extrait du mardi.

Gohar éleva la voix pour répondre.
– Je n’ai jamais nié l’existence des salauds, mon fils !
– Mais tu les acceptes. Tu ne fais rien pour les combattre.
– Mon silence n’est pas une acceptation. Je les combats plus efficacement que toi.
– De quelle manière ?
– Par la non-coopération, dit Gohar. Je refuse tout simplement de collaborer à cette immense duperie.
– Mais tout un peuple ne peut se permettre cette attitude négative. Ils sont obligés de travailler pour vivre. Comment peuvent-ils ne pas collaborer ?
– Qu’ils deviennent tous des mendiants. Ne suis-je pas moi-même un mendiant ? Quand nous aurons un pays où le peuple sera uniquement composé de mendiants, tu verras ce que deviendra cette superbe domination. Elle tombera en poussière. Crois-moi.

Détails :

Auteur : Albert Cossery
Editeur : Joëlle Losfeld
Date de parution : 12/10/1999
216 pages

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