Ce vendredi, Philippe Claudel était présent à Metz pour une séance de dédicace et de présentation de son dernier livre, L’enquête, à la librairie Hisler Even. Ça faisait un moment que je tournais autour de ce livre, en essayant d’être raisonnable et de ne pas l’acheter tout de suite. Là forcément, j’ai craqué et je suis allée assister à cette rencontre, pour voir comment l’auteur présentait son livre.

La conférence commence par une présentation de l’auteur : romancier, scénariste, maître de conférence, Philippe Claudel jongle entre ses différentes casquettes. Lorrain de naissance, il est aussi resté Lorrain de cœur et habite toujours près de Nancy, où il enseigne à l’Institut Européen du Cinéma et de l’Audiovisuel. Détenteur de nombreux prix (Prix Renaudot en 2003 pour Les âmes grises ; Prix Goncourt des lycéens en 2007, Prix des libraires du Québec en 2008, Prix des lecteurs du Livre de poche en 2009 pour Le rapport de Brodeck ; etc.), il accorde une importance particulière à ceux décernés par le public directement, même si les autres lui font plaisir aussi.

Philippe Claudel et L’enquête

Après cette petite introduction vient le moment de parler de son livre. Comme lors de la rencontre à laquelle a assistée Valérie, Philippe Claudel nous explique que son roman commence de façon tout à fait banal et très réaliste. Mais le réel se fissure tout doucement au fur et à mesure du roman pour arriver à une dimension d’anticipation vers la fin. Il nous explique que cela s’est fait un peu malgré lui, qu’il riait beaucoup en écrivant ce roman, mais d’un rire jaune et un peu désespéré. Malgré les critiques et les remarques qui disent que ce roman est très loin de ce qu’il fait d’habitude, il pense au contraire que cela reste assez cohérent notamment dans l’effacement des personnages qui ne sont plus que des fonctions. Il cite aussi son roman J’abandonne et des nouvelles où le fantastique était déjà présent, tout comme dans la pièce Le Paquet, qu’il a monté avec Gérard Jugnot en début d’année. (Note : Je n’ai pas lu ce roman, ni les nouvelles, dont je ne me rappelle pas le nom, pas plus que je n’ai vu la pièce. Si vous les avez déjà lus/vus, j’aimerais bien avoir votre avis.)

L'enquête - Philippe ClaudelL’enquête veut pointer l’inhumanité, la difficulté à trouver ses repères dans le monde de l’entreprise aujourd’hui. Pour certaines, elles sont devenues tellement gigantesques qu’on a parfois du mal à identifier jusqu’à ses propres collègues ou les détenteurs réels de ces sociétés (il nous donne l’exemple des sociétés qui ont dans leur capital les fonds de pension et où il est impossible de savoir qui se cache derrière et quelles sont les véritables intentions). Pour lui, les salariés se retrouvent alors souvent en position d’impuissance totale.

Du coup, il se demande pourquoi ces salariés retournent leur mal-être contre eux, comme dans le cas de France Telecom par exemple. Pourquoi ce mal-être ne se retourne pas directement contre l’entreprise elle-même, tellement il pourrait être simple, par de petites actions, d’enrayer la machine. Il n’appelle pas à la révolution, mais tente simplement de comprendre pourquoi, sans réellement trouver de réponses. Il constate simplement qu’il est très difficile aujourd’hui de fédérer autour d’un sentiment collectif et que chacun se retrouve du coup un peu seul devant sa souffrance.

Philippe Claudel et la littérature

Il nous dit qu’il essaye toujours d’écrire des histoires qui sont le reflet des écorchures qu’il perçoit autour de lui. Pour lui, la littérature doit nous emmener dans des endroits où on ne serait pas allé naturellement. Il fait ici le parallèle avec l’image pour exprimer son idée de la littérature : pour lui, on perçoit parfois certaines choses de manière un peu flou et la littérature doit nous permettre de faire la mise au point.

Il tient toutefois à laisser la place au lecteur dans ses histoires. C’est pour ça que dans ses romans, tout n’est pas forcément expliqué, dénoué, résolu. Il veut que le lecteur puisse formuler ses propres questions et apporter sa propre interprétation. Faire sa propre mise au point en somme.

La séance de questions/réponses

La première question est posée par une lectrice qui est justement un peu perdue face à ce roman. Elle se demande pourquoi il est tombé dans l’absurde, pourquoi avoir fait de ses personnages des archétypes.

Pour Philippe Claudel, son roman est là pour bousculer parce qu’il estime que c’est aussi le rôle de la littérature. Son but, dans ce livre, c’est que justement le lecteur devienne l’Enquêteur et qu’il se détraque au fur et à mesure, comme l’Enquêteur. Ses personnages ne sont que des enveloppes, réduits à leur seule fonction (note : aucun personnage n’est nommé dans ce roman. Ils sont tous désignés par leur fonction comme l’Enquêteur par exemple) car dans nos sociétés, sans travail on n’est plus rien socialement.

La deuxième question rejoint la remarque sur les révolutions et la résignation des hommes face à tout ce qui se passe. La personne estime que s’il n’y a pas plus de révolutions actuellement, c’est que les précédentes n’ont servi à rien.

Sur ce point, Philippe Claudel n’est pas d’accord et estime que chaque révolution a apporté des petits plus. Pour lui, ce qui empêche aujourd’hui les gens de faire une révolution, c’est le fait qu’on a tous quelque chose à perdre, même ceux qui ont très peu. A l’époque de la révolution française, les gens n’avaient pas de quoi manger, pas de quoi se soigner, pas de couverture sociale ou d’associations d’aide pour les plus démunis. Ils n’avaient donc plus rien à perdre.

La question suivante concerne la psychologie de l’auteur. La personne se demande si, lorsqu’il écrit, il est dans une volonté d’écrire d’une certaine manière ou si tout simplement il ne peut pas ou ne veut pas écrire autrement.

Philippe Claudel ne se pose pas de questions sur sa façon d’écrire, il n’y réfléchit même pas. Le questionnement, présent dans ses romans, fait partie de sa façon d’écrire.

On enchaîne sur la différence entre son statut de romancier et celui de scénariste. Comment le vit-il ?

Il nous assure qu’il le vit très bien, avec un grand sourire. Il estime qu’il a de la chance de pouvoir s’exprimer de façon différente et de pouvoir présenter des choses dans ses films qu’il ne pourrait pas écrire, et inversement. Quand il a une nouvelle idée, il sait tout de suite si ça sera un film ou un livre. D’ailleurs il n’imagine pas adapter ses livres lui-même au cinéma, car il les a, au départ, pensé comme des livres et serait incapable d’en faire des films.

Certains lui ont déjà proposé de faire de L’enquête un film. Il trouve que cela serait un non-sens total. En effet, il a justement travaillé sur la désincarnation des personnages et, pour lui, mettre des visages sur ces personnages serait absurde.

Qu’est-ce qui vous guide au niveau de l’enseignement, se demande cette dame, qui s’interroge sur le poste de maître de conférence qu’il conserve encore.

Il nous explique qu’il a toujours été fasciné par l’enseignement. Ce qui l’intéresse c’est de voir comment on arrive à transmettre quelque chose. Qu’est ce qui fait que ça marche ou pas. Cela lui permet aussi de garder le contact avec la jeune génération, savoir comment ils vivent aujourd’hui, quels sont leurs rêves, etc.


Voilà déjà qu’une heure est passée et qu’il est temps de laisser Philippe Claudel retourner à ses occupations. Une heure que je n’ai pas vu passer, au point de pester dans ma tête sur le temps très court de cette conférence. Je pensais qu’on était là depuis même pas 30 minutes, avant de regarder ma montre et de voir que ça faisait une bonne heure déjà que Philippe Claudel nous parlait. Je n’ai pas eu l’occasion de lui parler directement (et de toute façon, je n’aurai pas su quoi lui dire), mais il dégage une impression de gentillesse et de simplicité, loin de l’idée que l’on pourrait se faire de l’auteur à succès.

Il ne me reste maintenant plus qu’à découvrir son dernier roman, L’enquête, avant de lire tous les autres livres qu’il a déjà écrits et que je n’ai pas encore lu. En attendant, vous pouvez déjà retrouver mon avis sur Le café de l’Excelsior.

Source de l’image : Wikipedia

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