Beaucoup de vérité et une vision lucide de notre époque dans ce qui peut sembler être une fable absurde.


Mais d’où t’es venue l’idée de lire ce livre ?

Parce que la rencontre de Valérie avec Parole d’Encre, où était présent Philippe Claudel, m’avait déjà donné envie de découvrir ce livre. Parce que ma propre rencontre avec l’auteur, venu présenter son livre à Metz, m’a convaincue. Parce que c’est Philippe Claudel et parce que ça parle de l’Entreprise…

La quatrième de couv :

« Nous traversons des temps difficiles, vous n’êtes pas sans le savoir. Très difficiles. Qui pourrait prévoir ce que nous allons devenir, vous, moi, la planète… ? Rien n’est simple. Un peu d’eau ? Non ? Comme vous voulez. Après tout, si vous permettez, je peux bien me confier à vous, à mon poste, on est bien seul, terriblement seul, et vous êtes une sorte de médecin, n’est-ce pas ?

– Pas vraiment…, murmura l’Enquêteur.

– Allez, ne soyez pas si modeste ! » reprit le Responsable en lui tapant sur la cuisse. Puis il inspira longuement, ferma les yeux, expira l’air, rouvrit les yeux.

« Rappelez-moi le but exact de votre visite ?

– À vrai dire, ce n’est pas vraiment une visite. Je dois enquêter sur les suicides qui ont touché l’Entreprise.

– Les suicides ? Première nouvelle… On me les aura sans doute cachés. Mes collaborateurs savent qu’il ne faut pas me contrarier. Des suicides, pensez donc, si j’avais été au courant, Dieu seul sait ce que j’aurais pu faire ! Des suicides ? »

Mon avis :

L’Enquêteur doit trouver la cause à cette vague de suicide qui a lieu actuellement dans l’Entreprise. Une entreprise presque normale, si ce n’est le nombre de secteurs dans lesquels elle est présente, dans une ville tout aussi banale, si ce n’est qu’elle est déserte à la tombée de la nuit et qu’il devient impossible de traverser les routes en plein jour tant elle est noire de monde… Notre Enquêteur est un homme chevronné et les enquêtes, ça le connait, c’est son métier. Mais les choses semblent bien différentes cette fois : son hôtel dispose de chambres toutes plus bizarres les unes que les autres ; le Policier a son bureau dans la buanderie de l’hôtel ; le personnel de l’Entreprise est extrêmement désagréable puis exagérément aimable ; le Guide a disparu pour cause d’Empêchement de niveau 7, quoi que cela puisse dire…

Alors très vite, il est perdu l’Enquêteur. Il ne comprend pas ce qu’on attend de lui, il ne comprend pas non plus ce qui se passe autour de lui. Les salariés de l’Entreprise qu’il rencontre ne sont jamais les mêmes. Les cadres qui se trouvent là ne savent pas vraiment quelle est l’orientation à donner à ce bateau. Les gens qu’il croise le matin en rejoignant l’Entreprise semblent tous avancer comme des robots, vides de tout sentiment ou opinions personnelles… Mais il tient bon. Ou essaye tout du moins. Et il semble que cela paye vu qu’il est sur le point de rencontrer le Fondateur. Peut-être enfin le moment d’obtenir une explication à la situation absurde dans laquelle il se trouve et aux suicides dont est victime l’Entreprise ?

D’un bout à l’autre du roman, j’ai eu l’impression que les portes se refermaient sur moi, tout doucement. Il y avait aussi cette image qui revenait, celle de ces marteaux avançant comme des robots dans le clip The Wall, de Pink Floyd. Parce qu’on en est là dans ce roman : les salariés sont devenus des machines qui, à défaut de comprendre, obéissent. De toute façon, ils n’ont pas d’autres choix, ils sont là pour remplir une fonction et non pas pour comprendre la stratégie de l’Entreprise ou tenter de nouer des relations avec des collègues qui, de toute façon, changent sans cesse. D’ailleurs notre Enquêteur va le comprendre, mais un peu trop tard. Il finira par se rendre compte qu’une fois qu’il ne tient plus son rôle, il n’existe plus. Et se retrouvera perdu avec ceux qui, comme lui, ont pensé pouvoir s’affranchir de leur fonction…

Le trait est parfois un peu gros, un peu forcé ; les mêmes ficelles sont réutilisées plusieurs fois, ce qui peut sembler un peu répétitif. Moi j’y ai surtout de l’entêtement de ceux qui pensent pouvoir encore trouver une réponse, qui espèrent encore, envers et contre tout. Et surtout, même si cela peut sembler une fable absurde et irréelle, j’y ai trouvé beaucoup de vérité et une vision assez lucide de notre époque.

Extraits :

Un premier extrait de ce livre a été posté dans l’extrait du mardi 37.

Ce furent de très étranges moments, sans doute les plus étranges qu’il ait vécus depuis son arrivé dans la Ville, que cette dérive involontaire. L’Enquêteur, en se laissant porter comme un fétu sur le grand courant d’un fleuve, abdiqua. Il renonça pour la première fois de son existence à se penser en tant qu’individu ayant une volonté, le choix de ses actions, vivant dans un pays garantissait à chacun des libertés fondamentales, tellement fondamentales que, la plupart du temps, tous ses citoyens y compris l’Enquêteur, en jouissaient sans en avoir pleinement conscience. Dissous dans l’immense masse mobile de ce piétons muets, il se glissa, cessa de penser, refusa d’analyser la situation, ne chercha pas à la combattre. C’était un peu comme s’il avait à demi quitté son corps pour entrer dans un autre corps, vaste et sans limites.
Combien de temps cela dura-t-il ? Qui pouvait vraiment le savoir ? En tout cas, pas l’Enquêteur, c’est certain. Lui ne savait plus grand-chose. Il avait presque, comme sous le coup d’un violent psychotrope, oublié sa raison d’être. Il continuait à exister mollement. Il perdait de son épaisseur.

J’ai dû vous paraître un peu dur hier, mais que voulez-vous, c’est la fonction. La vôtre est d’enquêter, la mienne est d’être aux aguets, et on ne peut pas être sérieusement pris pour un être vigilant si on n’arbore pas un visage rébarbatif ainsi qu’une panoplie de de breloques – il désigna de ses larges mains tout ce qui pendait à sa ceinture – au reste fort inutiles. Je passe mon temps de service à faire taire mes sentiments, à les masquer, à les tuer dans l’œuf, alors qu’hier par exemple, je n’avais qu’une envie : vous prendre dans mes bras.

Détails :

Auteur : Philippe Claudel
Editeur : Stock
Date de parution : 19/09/2010
278 pages

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